LIVRE II
LES CARACTÉRISTIQUES
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NB : La division en paragraphes a été ajoutée par le traducteur pour faciliter les références
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1. Inexistence de l’individu.
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Le roi Milinda s'approcha de Nâgasena et, lui ayant adressé les compliments ordinaires de civilité, il s'assit à son côté. Nâgasena lui
rendit ses politesses, de sorte qu'il lui inspira des dispositions favorables. Alors le roi commença l'entretien :
— Comment vous appelle-t-on, Vénérable ? Quel est votre nom ?
— On m'appelle Nâgasena : c'est ainsi que mes confrères me désignent. Mais, ô roi, bien que les parents donnent à leurs enfants un
nom tel que Nâgasena, Sûrasena, Vîrasena, Sîhasena, c'est là seulement une appellation, une notion vulgaire, une expression courante, un
simple nom : il n'y a pas là-dessous d'individu.
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— Écoutez, vous tous, les cinq cents Yonakas et les quatre-vingt mille moines ! Voici Nâgasena qui dit : « Il n'y a pas
là-dessous d'individu ! » Est-il possible de l'admettre ? Mais, ô vénérable Nâgasena, s'il n'y a pas d'individu, qui donc vous
donne des robes, des aliments, des logements, des remèdes, des ustensiles, et qui en use ? Qui pratique la vertu ? Qui se livre à
la méditation ? Qui réalise le Chemin, le Fruit, le Nibbâna (46) ? Qui se livre au meurtre, au vol, à l'impureté, au mensonge, à
l'alcool ? Qui commet les cinq péchés (47) ? Il n'y a donc ni bien ni mal, pas d'auteur ou d'instigateur des actes salutaires et
pernicieux, pas de fruit, pas de maturation des bonnes et des mauvaises actions ! Si, ô Nâgasena, celui qui vous tue n'existe pas, il
n'y a donc pas de meurtre ! Il n'y a rien chez vous : ni maîtres, ni précepteurs, ni ordination ! Quand tu dis :
« Mes confrères m'appellent Nâgasena », quel est ce Nâgasena dont tu parles ? Est-ce les cheveux qui sont Nâgasena ?
— Non, mahârâja.
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(46) Chacun des quatre degrés qui conduisent à la sainteté parfaite (Nibbâna) se subdivise en deux : le Chemin (magga)
et le Fruit (phala), c'est-à-dire la poursuite et la possession. L'ensemble de ces étapes constitue la Noble Voie aux huit membres
(ariyoatthangiko maggo).
(47) Pancânantariyakammam, « les cinq actes immédiatement punis » : tuer sa mère, son père, un arhat, verser le sang
d'un Bouddha, introduire un schisme dans l'Église.
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— Est-ce les poils, les ongles, les dents, la peau, la chair, les tendons, les os, la moelle, les reins, le cœur, le foie, le derme, la
rate, les poumons, l'intestin, le mésentère, les aliments non digérés, les résidus de la digestion, la bile, le phlegme, le pus, le sang, la
sueur, la graisse, les larmes, l'huile de la peau, la salive, le mucus nasal, la synovie, l'urine, le cerveau (48) ?
— Non. mahârâja.
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(48) Ce sont les 32 éléments du corps. Cf. par exemple Khuddakapâtha, IV.
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— Ou bien, est-ce la forme, la sensation, la perception, les formations, la conscience (49) ?
— Non, mahârâja.
— Est-ce donc la réunion de ces cinq éléments : forme, sensation, perception, formations, conscience ?
— Non, mahârâja.
— Est-ce une chose distincte des cinq éléments ?
— Non, mahârâja.
— J'ai beau t'interroger : je ne vois pas de Nâgasena. Qu'est-ce que Nâgasena ? Un mot et rien de plus. Ta parole, ô
Vénérable, est fausse et mensongère : il n'y a pas de Nâgasena !
— Tu es, ô roi, délicat comme un prince, très délicat. S'il t'arrive de marcher, à midi, sur la terre chaude, sur le sable brûlant,
foulant aux pieds les aspérités du gravier, des tessons et du sable, tes pieds souffrent, ton corps est las, ton âme épuisée, et la
conscience de ton corps s'accompagne de malaise... Es-tu venu à pied ou au moyen d'un véhicule ?
— Je ne vais pas à pied, Vénérable, je suis venu en char.
— Puisque tu es venu en char, mahârâja, définis-moi ce char. Est-ce le timon qui est le char ?
— Non, Vénérable.
— Est-ce l'essieu, les roues, la caisse de la voiture, le support du dais, le joug, les rênes, l'aiguillon ?
— Non, Vénérable.
— Est-ce donc la réunion de toutes ces choses.
— Non, Vénérable.
— Est-ce une chose distincte de tout cela ?
— Non, vénérable.
— J'ai beau t'interroger : je ne vois pas de char. Qu'est-ce qu'un char ? Un mot et rien de plus. Ta parole, mahârâja, est
fausse et mensongère : il n'y a pas de char. Tu es le premier parmi les rois du Jambudîpa : de qui donc as-tu peur pour mentir
ainsi ? Écoutez, vous tous, les cinq cents Yonakas et les quatre-vingt mille moines ! Le roi Milinda que voici a dit :
« Je suis venu en char. » Or, invité à définir le char, il ne peut prouver l'existence du char. Peut-on admettre cela ?
A ces mots les cinq cents Yonakas acclamèrent Nâgasena et dirent au roi Milinda : « Maintenant, mahârâja, réponds si tu le
peux ! » Le roi reprit la parole.
— Je ne mens pas, Vénérable : c'est à cause du timon, etc., que se forme l'appellation, la notion commune, l'expression courante,
le nom de « char ».
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(49) Les cinq Khandhas : rûpa, vedanâ, saññâ, sankhâra, viññânam.
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— Très bien, mahârâja ! Tu sais ce qu'est le char. De même c'est à cause des cheveux, etc., que se forme l'appellation, la notion
commune, l'expression courante, le nom de « Nâgasena » : mais en réalité il n'y a pas là d'individu. La religieuse Vajirâ l'a
dit en présence du Bouddha (50) :
De même que la combinaison des pièces donne lieu au mot
[« char »,
ainsi l'existence des Khandhas donne lieu à la convention
[d'« être vivant ».
— Merveilleux, Nâgasena ! Admirable, Nâgasena ! Tu as répondu à tous les artifices de ma question. Si le Bouddha était ici, il
t'applaudirait. Très bien, très bien, Nâgasena !
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(50) Samyutta-nikâya, 1. 135.
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2. Le nombre.
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— Combien d'années de profession as-tu, vénérable Nâgasena ?
— Sept ans.
— Qu'est-ce que sept ? Est-ce toi qui es sept ou le nombre qui est sept ?
En ce moment, l'ombre du roi, ornée de toutes les parures, en grand costume, se voyait sur le sol et sur une jarre d'eau. Nâgasena lui
dit :
— Voici ton ombre, mahârâja, qui se voit sur le sol, sur cette jarre d'eau. Est-ce toi qui es le roi, ou l'ombre qui est le roi ?
— C'est moi qui suis le roi, non l'ombre : l'ombre se produit à cause de moi.
— De même, mahârâja, c'est le nombre des années qui est sept, ce n'est pas moi, mais c'est à cause de moi que « sept» se produit,
tout comme l'ombre.
— Merveilleux, Nâgasena ! Admirable, Nâgasena !
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3. Divers modes de discussion.
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— Voudras-tu, Vénérable, discuter avec moi ?
— Si tu discutes à la manière des sages, oui ; si tu discutes à la manière des rois, non.
— Comment discutent les sages ?
— Dans la discussion, on est pris, on se dégage, on inflige une critique et on la subit, chacun a le dessus tour à tour : les sages
ne s'en irritent pas. Telle est leur manière de discuter.
— Et quelle est celle des rois ?
— Les rois professent une opinion : si quelqu'un la contredit, ils le font bâtonner. Voilà comme discutent les rois.
— Je discuterai en sage, non en roi. Que Votre Révérence discute avec moi en toute liberté, comme avec un religieux, un novice, un
fidèle ou un serviteur du couvent. N'ayez aucune crainte.
— C'est bien, mahârâja.
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4. Escarmouche.
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— Vénérable Nâgasena, je vous interrogerai.
— Interroge, rnahârâja.
— Je vous ai déjà interrogé.
— Et je t'ai déjà répondu.
— Que m'avez-vous répondu ?
— Que m'as-tu demandé ?
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5. Préparatifs de l’entrevue.
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Alors le roi Milinda se dit : « Ce religieux est savant et capable de discuter avec moi. Les points sur lesquels je désire
l'interroger sont nombreux : avant que j'aie achevé, le soleil se couchera. Il vaudrait mieux que cet entretien eût lieu dans mon
palais. » Il dit donc à Devamantiya : « Informe Sa Révérence que la discussion aura lieu dans mon palais. » Cela dit, le
roi Milinda se leva, prit congé et, montant à cheval, s'éloigna en répétant comme une leçon : « Nâgasena, Nâgasena ! ».
« Vénérable », dit Devamantiya à Nâgasena, « le roi dit que la discussion aura lieu dans son palais. — « Bien »,
répondit le thera.
Le lendemain matin, Devamantiya, Anantakâya, Mankura, Sabbadinna se présentèrent devant le roi et lui demandèrent : « Maharâja, le
vénérable Nâgasena doit-il venir ?
— Oui, qu'il vienne.
— Avec combien de religieux ?
— Avec autant de religieux qu'il voudra.
— Il pourrait », dit Sabbadinna, « venir avec dix religieux. » Le roi répéta : « Qu'il vienne avec autant de
religieux qu'il voudra. » Une seconde fois Sabbadinna fit la même proposition et reçut la même réponse. Et comme il insistait encore, le
roi répliqua : « Tous les préparatifs sont faits. Je dis : Qu'il vienne avec autant de religieux qu'il voudra ! Telle est
ma volonté, mais Sabbadinna en a une autre ! Ne sommes-nous pas en état de donner à manger à des moines ? » Cela dit,
Sabbadinna se tint coi.
Alors Devamantiya, Anantakâya et Mankura allèrent trouver Nâgasena et lui dirent : « Le roi vous invite à venir avec autant de
religieux qu'il vous plaira. » Et Nâgasena s'étant vêtu, ayant pris son bol et son manteau, fit son entrée à Sâgalâ avec quatre-vingt
mille religieux. Anantakâya, tout en marchant à son côté, lui dit :
— Vénérable, lorsque je dis : « Nâgasena », qu'est-ce qui est Nâgasena ?
— Et que penses-tu que ce soit ?
— Le souffle intérieur, l'âme ( jîva) qui entre et sort, voilà, je pense, ce qui est Nâgasena.
— En ce cas, si le souffle une fois sorti ne rentrait pas, ou une fois rentré ne sortait plus, l'homme vivrait-il ?
— Non, Vénérable.
— Ces sonneurs de conque qui soufflent dans les conques, ces joueurs de flûte qui soufflent dans les flûtes, ces sonneurs de trompe qui
soufflent dans les trompes, est-ce que leur souffle rentre ?
— Non, Vénérable.
— Alors, pourquoi ne meurent-ils pas ?
— Je ne suis pas capable de discuter avec un logicien tel que vous : dites-moi, Vénérable, ce qu'il en est.
— Ce n'est point l'âme, ce sont des propriétés du corps appelées aspiration et expiration.
— Et le thera lui tint un discours sur l'Abhidhamma, et Anantakâya se déclara fidèle laïque.
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6. But de la vie religieuse.
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Nâgasena entra dans le palais du roi et s'assit à la place qui lui fut désignée. Le roi lui offrit de sa main, ainsi qu'à sa suite, un repas
excellent. Il gratifia chaque religieux d'une paire de vêtements et Nâgasena lui-même de trois robes. Puis il lui dit : « Vénérable
Nâgasena, veuillez rester ici avec dix religieux ; les autres peuvent se retirer. » Le repas fini, quand Nâgasena eut lavé son bol
et ses mains, il vint s'asseoir près de lui sur un siège bas et lui dit :
— Vénérable Nâgasena, de quoi parlerons-nous ?
— Nous sommes en quête d'un but. Parlons du but.
— Eh bien ! Quel est le but de votre sortie du monde ? Quelle est pour vous la fin dernière ?
— Que la douleur présente cesse, qu'aucune autre ne naisse : voilà le but de notre sortie du monde. Le Nibbâna absolu : voilà
notre fin dernière.
— Est-ce que tous ceux qui sortent du monde le font dans ce but ?
— Non. Il en est qui en sortent dans ce but, d'autres par crainte du roi ou des voleurs, d'autres à cause de leurs dettes, d'autres
enfin pour avoir un moyen d'existence. Mais ceux qui en sortent correctement le font dans le but que j'ai dit.
— Et vous-même, Vénérable, est-ce dans ce but que vous avez quitté le monde ?
— J'étais encore un enfant à cette époque et je n'avais pas clairement conscience de mon but. Mais je me disais : « Ces
ascètes bouddhistes sont savants : ils m'instruiront. » Maintenant, instruit par eux, je sais et je vois quel est le but de la
sortie du monde.
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— Tu es habile, Nâgasena (51).
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(51) Toutes les réponses de Nâgasena sont suivies de cette réplique ; nous la supprimerons désormais.
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7. Cause des renaissances.
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— Nâgasena, se peut-il qu'un homme mort ne renaisse pas ?
— L'un renaît, l'autre ne renaît pas. Celui qui est affecté de passions renaît ; celui qui en est dépouillé ne renaît pas (52).
— Et toi, Vénérable, renaîtras-tu ?
— Si je conserve de l'attachement, je renaîtrai ; si j'en suis débarrassé, je ne renaîtrai pas.
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(52) Voici les équivalents pâlis des termes techniques employés dans les §§ 7 et suiv. de notre traduction.
Passion : kilesa
Attachement : upâdâna
Attention concentrée : yoniso manasikâra
Sagesse : paññâ
Vertu : sîlam
Foi : saddhâ
Énergie : viriyam
Réflexion : sati
Recueillement : samâdhi
Facultés : indriya
Force : bala
Éléments de l'Intuition suprême : bojjhanga
Voies : magga
Méditations : satipatthâna
Efforts : sammappadhâna
Conditions du pouvoir magique : iddhipâda
Extases : jhâna
Émancipations : vimokkha
Recueillements :samâdhi
Conquêtes spirituelles : samâpatti
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8. Moyens de délivrance.
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— Est-ce par l'attention concentrée qu'on échappe à la renaissance ?
— Par l'attention concentrée, par la sagesse et par les autres états d'âme salutaires.
— Mais l'attention concentrée n'est-elle pas la même chose que la sagesse ?
— Non, ce sont deux choses différentes : l'attention concentrée se rencontre chez les chèvres, les moutons, les bœufs, les buffles,
les chameaux, les ânes, jamais la sagesse.
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9. L'attention concentrée et la sagesse.
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— Quelle est la caractéristique de l'attention concentrée et celle de la sagesse ?
— L'une se définit par la compréhension, l'autre par l'excision.
— Comment cela ? Donne-moi une comparaison.
— Tu connais les moissonneurs, mahârâja ?
— Je les connais.
— Comment moissonnent-ils l'orge ?
— De la main gauche ils saisissent un faisceau d'orge, de la main droite, armée d'une faucille, ils le coupent.
— De même, mahârâja, l'ascète par l'attention concentrée rassemble son esprit, et par la sagesse tranche les passions. C'est pourquoi
l'une est caractérisée par la compréhension, l'autre par l'excision.
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10. La vertu.
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— Tu as dit, Nâgasena : « et par les autres états d'âme salutaires ». Quels sont-ils ?
— La vertu, la foi, l'énergie, la réflexion, le recueillement.
— Quelle est la caractéristique de la vertu ?
— La vertu est définie comme la base. La vertu est la base de tous les états d'âme salutaires : Facultés, Forces, Éléments de
l'Intuition suprême, Voies, Méditations, Efforts, Conditions du pouvoir magique, Extases, Émancipations, Recueillements, Conquêtes
spirituelles. Fondés sur la vertu, les états d'âme salutaires ne périssent pas.
— Donne-moi une comparaison.
— De même que toutes les espèces de plantes croissent, poussent et se développent en s'appuyant sur la terre, en se basant sur la terre,
de même, c'est en s'appuyant sur la vertu, en se basant sur la vertu que l'ascète développe en lui-même les cinq facultés : foi,
énergie, réflexion, recueillement, sagesse.
— Donne-moi une autre comparaison.
— De même que tous les travaux de force s'exécutent en prenant la terre pour point d'appui, pour base, de même c'est en s'appuyant sur
la vertu, en se basant sur la vertu, que l'ascète cultive en lui-même les cinq facultés.
— Donne-moi une autre comparaison.
— De même qu'un constructeur de ville, voulant créer une ville, commence par en nettoyer l'emplacement, enlève les souches et les
broussailles, aplanit le terrain, et passe ensuite au tracé des rues, des places et des carrefours, ainsi c'est en s'appuyant sur la vertu,
en se basant sur la vertu, que l'ascète cultive en lui-même les cinq facultés.
— Donne-moi une autre comparaison.
— De même qu'un acrobate, voulant exhiber son art, fait d'abord défoncer la terre, enlever les graviers et les tessons, aplanir le sol,
et qu'alors seulement il exhibe son art sur un sol doux, ainsi c'est en s'appuyant sur la vertu, en se basant sur la vertu, que l'ascète
cultive en lui-même les cinq facultés.
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Le Bienheureux, ô roi, a dit :
C'est en s'appuyant sur la vertu que l'homme sage,
cultivant la pensée et la sagesse,
que le moine fervent et prudent
peut débroussailler cette brousse [de la vie] (53).
Voici la base, comme la terre est celle des êtres vivants ;
voici la racine de tout progrès dans le bien ;
voici le point de départ de tout l'enseignement du Bouddha :
c'est le Code des règles de l'excellent Pâtimokkha (54).
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(53) Samyutta-nikâya, I, 13, 165.
(54) Formulaire de la confession des moines.
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11. La foi.
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— Quelle est, vénérable Nâgasena, la caractéristique de la foi ?
— La purification et l'élan.
— Comment a-t-elle pour caractéristique la purification ?
— La foi qui s'élève élimine les obstacles, l'esprit libéré des obstacles devient limpide et pur. Voilà comment la foi a pour
caractéristique la purification.
— Donne-moi une comparaison.
— Imagine un grand roi en marche avec son armée au complet, qui traverse une petite rivière. Au passage des éléphants, des chevaux, des
chars, des fantassins, l'eau agitée, battue, devient trouble et bourbeuse. La rivière franchie, le roi commande à ses serviteurs de lui
apporter de l'eau à boire. Suppose qu'ils aient une pierre à purifier l'eau et qu'ils la jettent dans l'eau : aussitôt les coquillages
et les herbes aquatiques sont écartés, la bourbe se dépose, l'eau devient limpide et pure et les serviteurs peuvent l'apporter au roi en
disant : « Que le roi boive ! » L'eau, c'est l'esprit ; les serviteurs, c'est l'ascète ; les coquillages, les
herbes, la bourbe, ce sont les passions ; la pierre à purifier l'eau, c'est la foi : par elle les obstacles sont éliminés et
l'esprit devient limpide et pur.
Voilà comment la foi a pour caractéristique la purification.
— Et comment a-t-elle pour caractéristique l'élan ?
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— En ce que l'ascète, voyant d'autres esprits délivrés, s'élance pour conquérir l'état de sotâpanna, de sakadâgâmi, d'anâgâmi, d'arhat
(55), fait effort pour obtenir ce qu'il n'a pas obtenu, atteindre ce qu'il n'a pas atteint, réaliser ce qu'il n'a pas réalisé : c'est
par là que la foi a pour caractéristique l'élan.
— Donne-moi une comparaison.
— Suppose qu'une grande pluie tombe sur une montagne et que l'eau, suivant la pente, après avoir comblé les creux, les crevasses, les
plis de la montagne, se déverse dans une rivière et la fasse déborder sur ses deux rives. Une foule de gens survient. Elle ignore si l'eau
est profonde ou non et se tient anxieuse sur le bord. Mais voici venir un homme, conscient de son pouvoir et de sa force : il serre
étroitement sa ceinture, saute dans l'eau et traverse ; ce que voyant, la foule traverse à son tour. De même, l'ascète, voyant d'autres
esprits délivrés, s'élance pour conquérir les degrés successifs de la sainteté. Voilà comment la foi a pour caractéristique l'élan.
Le Bienheureux dit, dans le Samyuttanikâya (1, 214) :
Par la foi il traverse le courant, par la foi il traverse l'océan ;
par l'énergie il franchit la douleur, par la sagesse il est purifié.
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(55) Le sotâpanna est celui qui est « entré dans le courant » qui mène au salut ; le sakadâgâmi, celui qui n'a plus qu'une vie
terrestre à traverser ; l'anâgâmi, celui qui ne doit plus revenir sur la terre ; l’arhat, le saint qui doit entrer en
mourant dans le Nibbâna absolu.
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12. L’énergie.
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— Nâgasena, quelle est la caractéristique de l'énergie ?
— Le soutien. Soutenus par elle, les états d'âme salutaires ne s'affaissent pas.
— Donne-moi une comparaison.
— Comme une maison qui menace ruine, si elle est étayée par une seule pièce de bois, ne tombe pas : ainsi l'énergie a pour
caractéristique le soutien ; soutenus par elle, les états d'âme salutaires ne s'affaissent pas.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Comme une petite armée, obligée de reculer devant une grande, si le roi envoie à son secours des troupes de soutien, fait à son tour
reculer la grande armée : ainsi l'énergie a pour caractéristique le soutien.
Le Bienheureux a dit : « O religieux, le disciple doué d'énergie élimine ce qui est pernicieux, développe ce qui est salutaire,
élimine ce qui est blâmable, développe ce qui est irréprochable et se garde pur. »
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13. La réflexion.
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— Nâgasena, quelle est la caractéristique de la réflexion ?
— Le dénombrement et l'admission.
— Comment a-t-elle pour caractéristique le dénombrement ?
— La réflexion dénombre les états d'âme qui se produisent : salutaires ou pernicieux, blâmables ou irréprochables, vils ou
excellents, noirs ou blancs, avec leurs subdivisions : voici, se dit-elle, les quatre méditations, les quatre efforts, les quatre bases
du pouvoir magique, les cinq facultés, les cinq forces, les sept éléments de la Bodhi, la noble Voie aux huit membres (56), voici la
quiétude, la clairvoyance, la science, la délivrance (57). En conséquence de cet examen, l'ascète recherche les états d'âme qui sont à
rechercher, évite ceux qui sont à éviter, pratique ceux qui sont à pratiquer, rejette ceux qui sont à rejeter. C'est ainsi que la réflexion a
pour caractéristique le dénombrement.
— Donne-moi une comparaison.
— Comme le trésorier d'un roi lui remémore matin et soir sa grandeur en lui énumérant ses possessions : « O roi, vous possédez
tant d'éléphants, tant de chevaux, tant de chars, tant de fantassins, tant d'or et de richesses : que Votre Majesté se le
rappelle ! », de même la réflexion dénombre les états d'âme : voilà comment elle a pour caractéristique le dénombrement.
— Et comment a-t-elle pour caractéristique l'admission ?
— La réflexion examine les catégories des états d'âme bons ou mauvais ; elle juge les uns bons, les autres mauvais ; les uns
utiles, les autres nuisibles. En conséquence, l'ascète rejette les mauvais et admet les bons. Voilà comment la réflexion a pour
caractéristique l'admission.
— Donne-moi une comparaison.
— Comme le ministre d'un roi sait quels sont, par rapport au roi, les hommes bons ou mauvais, utiles ou nuisibles, rejette les uns et
admet les autres : ainsi la réflexion.
Le Bienheureux a dit (S., V, 115) : « La réflexion sert à tous. »
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(56) Ces sept groupes, que Rhys Davids appelle les « Sept Joyaux de la Loi », d'après une expression du Cullavagga, IX, 1, 4 =
Vinaya, t. II, p. 240, comprennent les 37 « états mentaux auxiliaires de la Bodhi » (bodhippakkhikâ dhammâ) :
— 4 méditations ( satipatthâna) :
- méditation sur l'impureté du corps (kâyânupassanâ satipatthânam) ;
- méditation sur les vices de la sensation (vedanânupassanâ satipatthânam) ;
- méditation sur le caractère éphémère de la pensée (cittânupassanâ satipatthânam) ;
- méditation sur les conditions de l'existence (dhammânu-passanâ satipatthânam) ;
— 4 efforts (sammappadhâna) :
- effort pour prévenir la naissance des mauvais dhammas ( anuppannânam akusalânamdhammânam anuppâdâya)
- effort pour éliminer les mauvais dhammas existants ( uppannânamak. dh. pahânâya) ;
- effort pour susciter la naissance des bons dhammas ( anuppannânam kusalânam dhammânam uppâdâya) ;
- effort pour conserver et développer les bons dhammas existants (uppannânam k. db. thitiyâ vepullâya).
— 4 bases du pouvoir magique (iddhipâda) ;
- volonté ( chando) ;
- énergie ( viriyam) ;
- pensée ( cittam) ;
- investigation ( vimamsâ).
— 5 facultés ( indriya) et 5 forces ( bala) ;
- foi ( saddhindriyam, saddhâbalam) ;
- énergie ( viriyindriyam, viriyabalam) ;
- réflexion ( satindriyam, satibalam) ;
- recueillement ( samâdhindriyam, samâdhibalam) ;
- sagesse (paññindriyam, paññâbalam).
— 7 éléments de la Sambodhi :
réflexion (sati-sambojjhanga) ;
investigation (dhammavicaya-sambojjhanga) ;
énergie (viriya-sambojjhanga) ;
joie (pîti-sambojjhanga) ;
calme (passaddhi-sambojjhanga) ;
recueillement (samddhi-sambojjhanga) ;
équanimité (upekhd-sambojjhanga) ;
La Noble Voie aux huit membres. Voir note 46.
(57) Quiétude, samatha ; clairvoyance, vipassanâ ; science, vijjâ ; délivrance, vimutti.
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14. Le recueillement.
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— Nâgasena, quelle est la caractéristique du recueillement ?
— La suprématie. Les états d'âme salutaires ont tous pour chef le recueillement ; le recueillement est un sommet dont ils sont le
bas, les pentes, les flancs.
— Donne-moi une comparaison.
— Dans une maison à pinacle, tous les chevrons aboutissent au faîte, sont inférieurs au faîte, descendent du faîte ; le faîte est
dit leur chef. II en est de même du recueillement à l'égard des états d'âme.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Quand un roi part en guerre avec une armée à quatre corps, tous ses corps d'armée : éléphants, chevaux, chars, infanterie, l'ont
pour chef, marchent sous ses ordres. Il en est de même du recueillement.
Le Bienheureux a dit (S., III, 13) : « O religieux, cultivez le recueillement : l'homme recueilli voit la réalité. »
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15. La sagesse.
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— Nâgasena, quelles sont les caractéristiques de la sagesse ?
— L'excision (j'en ai déjà parlé) et l'illumination (58)
— Comment a-t-elle pour caractéristique l'illumination ?
— La sagesse dissipe les ténèbres de l'ignorance, produit la clarté de la science, fait briller la lumière de la connaissance, révèle
les vérités saintes ; par elle l'ascète acquiert une intelligence parfaite de l'impermanence, de la douleur, de l'impersonnalité.
— Donne-moi une comparaison.
— Si on porte un flambeau dans une maison obscure, il dissipe les ténèbres, produit la clarté, fait briller la lumière, révèle les
formes : il en est de même de la sagesse.
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(58) Cette définition complète, celle qui a été donnée plus haut (§ 9) et qui n'avait pour but que de faire ressortir la différence entre la
sagesse et l'attention concentrée.
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16. États d’âme divers, résultat unique.
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— Nâgasena, ces états d'âme, qui sont différents, produisent-ils un même résultat ?
— Oui : ils ont tous pour résultat de détruire les passions.
— Comment cela ? Donne-moi une comparaison.
— De même que des corps d'armée différents : éléphants, chevaux, chars, infanterie, concourent au même résultat : la défaite
de l'armée ennemie, de même les états d'âme différents concourent au même résultat : la destruction des passions.
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17. Le lien entre les renaissances.
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— Nâgasena, celui qui renaît est-il le même ou un autre ?
— Ni le même, ni un autre.
— Donne-moi une comparaison.
— Lorsque tu étais enfant, mahârâja, un tendre enfant, faible, couché sur le dos, étais-tu le même qu'aujourd'hui où tu es grand ?
— Non, Vénérable, j'étais autre.
— S'il en est ainsi, mahâraja, tu n'as ni mère, ni père, ni précepteur ! Tu ne peux avoir été formé aux arts, à la vertu, à la
sagesse ! Il y a donc une mère nouvelle pour chaque nouvel état de l'embryon, une mère pour le petit enfant et une autre pour l'homme
fait ! Autre est donc celui qui s'instruit, autre celui qui est instruit ; autre l'auteur d'un crime, autre celui à qui on coupe
les mains et les pieds !
— Non, certes, Vénérable, qu'en dis-tu toi-même ?
— C'est moi qui étais un enfant et qui suis maintenant un homme. L'être humain à ses divers stades tire son unité de son corps.
— Donne-moi une comparaison.
— Si on allume un flambeau, peut-il brûler toute la nuit ?
— Assurément.
— La flamme de la dernière veille est-elle la même que la flamme de la seconde, et celle-ci la même que celle de la première
veille ?
— Non.
— Y a-t-il donc un flambeau différent à chacune des trois veilles ?
— Non. C'est le même flambeau qui a brûlé toute la nuit.
— De même, mahârâja, l'enchaînement des dhammas est continu : l'un se montre en même temps que l'autre disparaît ; il n'y a en
quelque sorte entre eux ni précédent, ni suivant. Par suite, ce n'est ni le même, ni un autre qui recueille le dernier acte de conscience.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Si on trait du lait, qui devient ensuite du lait caillé, puis du beurre frais, puis du beurre clarifié, est-on en droit de dire que le
lait frais est le même que le lait caillé, que le beurre frais, que le beurre clarifié ?
— Non, mais tous procèdent du même.
— Il en est de même de l'enchaînement des dhammas.
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18. L’Arhat sait qu’il ne renaîtra plus.
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— Nâgasena, celui qui ne doit plus renaître sait-il qu'il ne renaîtra plus ?
— Oui, il le sait.
— Comment le sait-il ?
— Par la disparition de la cause, de la condition qui fait que l'on renaît.
— Donne-moi une comparaison.
— Suppose un laboureur qui, après avoir labouré, semé et rempli son grenier, cesse ensuite de labourer et de semer, mais mange le grain
qu'il a en réserve, ou le vend, ou en dispose selon les circonstances. Ce laboureur sait-il que son grenier ne se remplira pas ?
— Il le sait.
— Comment le sait-il ?
— Par la disparition de la cause, de l'occasion en vertu de laquelle le grenier se remplissait.
— De même celui qui ne doit pas renaître sait qu'il ne renaîtra plus, parce que la cause, l'occasion de sa renaissance a disparu.
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19. L’intelligence, la sagesse et l’erreur.
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— Nâgasena, celui qui possède l'intelligence possède-t-il la sagesse ?
— Oui, mahârâja.
— L'intelligence est-elle donc la même chose que la sagesse ?
— Oui.
— Celui qui possède l'intelligence, la sagesse, peut-il errer ou non ?
— Il peut errer sur certains points ; sur d'autres, non.
— Sur quels points peut-il errer ?
— Sur des sciences qu'il n'a pas étudiées, sur une contrée où il n'est pas allé, sur le sens d'un terme qu'il n'a jamais entendu.
— Sur quels points ne peut-il pas errer ?
— Sur les vérités qui sont le fruit de la sagesse : impermanence, douleur, impersonnalité.
— Que devient son erreur ?
— Dès que l'intelligence paraît ; l'erreur se dissipe.
— Donne-moi une comparaison.
— Si on porte un flambeau dans une maison obscure, les ténèbres se dissipent et la clarté se répand : ainsi dès que l'intelligence
paraît, l'erreur se dissipe.
— Et la sagesse, que devient-elle ?
— Ayant accompli son office, la sagesse disparaît sur-le-champ : mais ce qu'elle a procuré, savoir, la connaissance de
l'impermanence, de la douleur, de l'impersonnalité, cela ne disparaît pas.
— Donne-moi une comparaison.
— Suppose que quelqu'un, la nuit, veuille envoyer une lettre. Il fait appeler le scribe et apporter une lampe ; il dicte sa lettre
et, la lettre écrite, il éteint la lampe. La lampe éteinte, la lettre subsiste. De même la sagesse disparue, les connaissances qu'elle a
procurées subsistent.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Dans les contrées de l'Est, les paysans ont coutume de ranger le long de chaque maison cinq jarres d'eau pour éteindre les incendies.
Une maison prend feu : on verse ces cinq jarres sur la maison ; le feu est éteint. Ces paysans ont-ils après cela l'idée de
continuer la manoeuvre des jarres ?
— Certes non ! Arrière les jarres ! A quoi bon les jarres ?
— Pareilles à ces cinq jarres sont les cinq facultés : foi, énergie, réflexion, recueillement, sagesse. Pareil aux paysans,
l'ascète. Pareilles au feu, les passions. Comme le feu est éteint par les cinq jarres d'eau, ainsi les passions sont étouffées par la sagesse
et, une fois étouffées, ne renaissent pas. Ainsi la sagesse, ayant joué son rôle, disparaît, mais les connaissances qu'elle a procurées
subsistent.
— Donne-moi encore une comparaison.
— Suppose un médecin qui prend cinq racines médicinales, les pile ensemble et les fait prendre à son malade : le malade est guéri.
Est-ce que le médecin aura la pensée de lui administrer derechef ce remède ?
— Certainement non : à quoi bon ?
— Pareilles aux cinq racines médicinales sont les cinq facultés susdites ; pareil au médecin est l'ascète ; pareilles à la
maladie sont les passions ; pareil au malade, l'inconverti ; et de même que les humeurs peccantes sont expulsées par les cinq
drogues et qu'ainsi le malade se trouve guéri, de même les passions sont expulsées par les cinq facultés et, une fois expulsées, ne
renaissent pas. Ainsi la sagesse, ayant joué son rôle, disparaît ; mais les connaissances qu'elle a procurées subsistent.
— Donne-moi encore une comparaison.
— Suppose un combattant, un guerrier qui entre dans la mêlée avec cinq flèches pour vaincre l'armée ennemie et qui, ayant lancé ces cinq
flèches, voit cette armée en déroute : aura-t-il la pensée de continuer à faire usage de ses flèches ?
— Certainement non : à quoi bon ?
— Pareilles aux cinq flèches sont les cinq facultés ; pareil au guerrier, l'ascète ; pareilles à l'armée ennemie, les
passions ; et de même que par les cinq flèches l'armée ennemie est rompue, ainsi les passions sont brisées par les cinq facultés et, une
fois brisées, ne renaissent plus. Ainsi la sagesse, ayant joué son rôle, disparaît ; mais les connaissances qu'elle a procurées
subsistent.
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20. Sensations de l’Arhat.
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— Nâgasena, celui qui ne doit pas renaître éprouve-t-il des sensations douloureuses ?
— Il en est qu'il éprouve, d'autres qu'il n'éprouve pas.
— Lesquelles ?
— Il peut éprouver des souffrances physiques ; des souffrances mentales, non.
— Pourquoi ?
— Parce que la cause, l'occasion des souffrances physiques n'a pas disparu, tandis que celle des souffrances mentales a disparu.
— Le Bienheureux a dit : « Il ne peut éprouver qu'une sorte de sensation physique, mais non la sensation mentale. »
— S'il souffre, pourquoi n'achève-t-il pas son extinction par la mort ?
— Mahârâja, l'Arhat n'a ni penchant ni aversion. Les saints ne font pas tomber le fruit vert, ils le cueillent quand il est mûr. Il a
été dit par le thera Sâriputta, Maréchal de la Loi :
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Je ne désire pas la mort, je ne désire pas la vie.
J'attends mon heure, comme le serviteur attend ses gages (59)
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(59) Theragâthâ, 606, 1.002.
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21. Diversité des sensations.
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— Nâgasena, la sensation agréable est-elle salutaire, pernicieuse ou neutre ?
— Elle peut être l'un ou l'autre.
— Mais si la sensation salutaire n'est pas douloureuse et si la sensation douloureuse n'est pas salutaire, « salutaire » et
« douloureux » est une association impossible [de même que « pernicieux » et « agréable »].
— Vois ce serviteur, mahârâja. Suppose qu'on lui mette dans une main une boule de fer chaude et dans l'autre une boule de glace :
ces deux boules le brûleront-elles ?
— Oui.
— Sont-elles toutes deux chaudes ou toutes deux glacées ?
— Non.
— Reconnais le faible de ton raisonnement : si c'est le chaud qui brûle, les deux boules n'étant pas chaudes, il est impossible que
toutes deux brûlent ; si c'est le froid qui brûle, les deux boules n'étant pas froides, même impossibilité.
— Je ne suis pas capable de tenir tête à un disputeur tel que toi : dis-moi ce qu'il en est.
Alors le thera lui fit un exposé tiré de l'Abhidhamma : « Il y a six plaisirs fondés sur la vie de famille et six fondés sur la vie
ascétique ; six déplaisirs fondés sur la vie de famille et six sur la vie ascétique ; six états indifférents fondés sur la vie de
famille et six sur la vie ascétique ; soit six sixaines de trente-six sensations, qui peuvent être passées, présentes ou futures :
ce qui fait en tout cent huit sensations. »
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22. Renaissance du Nom-et-forme.
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— Nâgasena, qu'est-ce qui renaît ?
— Le Nom-et-forme.
— Est-ce le présent Nom-et-forme qui renaît ?
— Non. Le présent Nom-et-forme accomplit un acte bon ou mauvais ; et en conséquence de cet acte un autre Nom-et-forme renaît.
— Si ce n'est pas le même Nom-et-forme qui renaît, le dernier ne se trouve-t-il pas ainsi affranchi des péchés antérieurs ?
— S'il n'y avait pas renaissance, il le serait en effet ; mais il y a renaissance, c'est pourquoi il ne l'est pas.
— Donne-moi une comparaison.
— Suppose qu'un homme prenne des mangues à un autre. Le propriétaire des mangues le saisit et le mène devant le roi en l'accusant de
vol. Si l'accusé répond : « Ce ne sont pas les mangues de cet homme que j'ai emportées : autres les mangues qu'il a plantées,
autres celles que j'ai emportées ; je n'ai encouru aucune punition », cet homme est-il coupable ?
— Il l'est.
— Pourquoi ?
— Parce que, quoi qu'il en dise, les dernières mangues sont solidaires des premières.
— De même, mahârâja, quand le Nom-et-forme accomplit un acte bon ou mauvais, c'est cet acte qui détermine la renaissance d'un autre
Nom-etforme ; on ne peut donc dire que celui-ci soit affranchi des péchés antérieurs.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Suppose qu'un homme prenne à un autre du riz ou des cannes à sucre : même raisonnement. Autre exemple : un homme, en hiver,
allume du feu dans les champs. Il se chauffe, puis s'en va sans éteindre le feu, qui brûle le champ d'un autre. Le propriétaire du champ le
saisit et le mène devant le roi en l'accusant d'avoir incendié son champ. Si l'accusé répond : « Ce n'est pas moi qui ai incendié
le champ de cet homme : autre le feu que j'ai laissé sans l'éteindre, autre le feu qui a brûlé son champ ; je n'ai encouru aucune
punition », cet homme est-il coupable ?
— Il l'est.
— Pourquoi ?
— Parce que, quoi qu'il en dise, le dernier feu est solidaire du premier.
— De même pour le Nom-et-forme.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Un homme monte avec un flambeau à l'étage supérieur de sa maison et y prend son repas. Le flambeau met le feu au chaume du toit, le
chaume à la maison, la maison au village. Les villageois se saisissent de l'homme : « Pourquoi as-tu incendié le village ? —
Je n'ai pas incendié le village. Autre le feu à la lueur duquel j'ai mangé, autre le feu qui a brûlé le village. » Tout en se disputant,
ils viennent en ta présence. A qui adjugeras-tu le procès ?
— Aux villageois.
— Pourquoi ?
— Parce que, quoi qu'en dise la partie adverse, le feu qui a brûlé le village est sorti de l'autre.
— Il en est de même du Nom-et-forme. Sans doute celui qui renaît est autre que celui qui meurt mais il en procède : on ne peut donc
dire qu'il soit affranchi des péchés antérieurs.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Un homme épouse une enfant, paie la dot et s'en va. La petite grandit, devient nubile : un autre homme la choisit, paie la dot et
célèbre ses noces avec elle. Le premier revient et lui reproche d'avoir épousé sa femme : « Je n'ai pas épousé ta femme », dit
le second mari ; « autre la petite fille que tu as épousée et payée, autre la jeune fille nubile que j'ai épousée et payée. »
Tout en se disputant, ils comparaissent devant toi. A qui, mahârâja, adjugeras-tu le procès ?
— Au premier.
— Pourquoi ?
— Parce que, quoi qu'en dise l'autre, la jeune fille procède de l'enfant.
— Il en est de même du Nom-et-forme.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Un homme achète d'un vacher un pot de lait : il le lui laisse en dépôt et part, en annonçant qu'il viendra le chercher le
lendemain. Le lendemain, le lait s'est changé en caillebottes. L'acheteur revient : « Donne-moi mon pot de lait. » L'autre lui
présente des caillebottes. Il proteste : « C'est du lait que je t'ai acheté et non des caillebottes ! — C'est que le lait
s'est, à ton insu, changé en caillebottes ! » Tout en se disputant ils comparaissent devant toi : à qui, mahârâja,
adjugeras-tu le procès ?
— Au vacher.
— Pourquoi ?
— Parce que, quoi qu'en dise l'autre, les caillebottes procèdent du lait.
— Il en est de même du Nom-et-forme.
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23. Remontrance.
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— Nâgasena, toi-même renaîtras-tu ?
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— Pourquoi me répètes-tu cette question, mahârâja (60) ? Ne t'ai-je pas déjà répondu : « Si je conserve de l'attachement,
je renaîtrai ; si j'en suis débarrassé, je ne renaîtrai pas ? »
— Donne-moi une comparaison.
— Suppose qu'un homme rende service au roi et que le roi satisfait lui donne une fonction qui lui permette de vivre au sein de tous les
plaisirs. Si cet homme se plaignait de l'ingratitude du roi, agirait-il correctement ?
— Non, Vénérable.
— Eh bien ! mahârâja, pourquoi agis-tu de la sorte en me posant une question à laquelle j'ai déjà répondu ?
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(60) Cf. supra, § 7.
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24. Le Nom et la Forme.
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— Nâgasena, tu as parlé du Nom-et-forme. Mais qu'est-ce que le Nom et qu'est-ce que la Forme ?
— Ce qui est matériel, c'est la Forme ; les états intellectuels et sensitifs, c'est là le Nom.
— Pourquoi le Nom ne peut-il renaître isolément, ou la Forme isolément ?
— C'est parce qu'ils s'appuient l'un sur l'autre qu'ils renaissent toujours ensemble.
— Donne-moi une comparaison.
— La poule, par exemple : s'il n'y avait pas en elle un germe, il ne se formerait pas d'oeuf : le germe et l'oeuf sont
conditionnés l'un par l'autre ; leur naissance est simultanée. De même, s'il n'y avait pas de Nom, il n'y aurait pas de Forme ; le
Nom et la Forme sont conditionnés l'un par l'autre ; leur naissance est simultanée. C'est ainsi qu'ils se sont produits pendant une
durée indéfinie.
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25. Qu’est-ce que la durée ?
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— Nâgasena, tu parles d'une durée indéfinie : qu'appelle-t-on « durée » ?
— La durée passée, future et présente.
— Mais la durée existe-t-elle ?
— Il faut distinguer celle qui existe et celle qui n'existe pas. Les formations qui sont passées, disparues, évanouies, transformées,
appartiennent à la durée inexistante. Celles qui sont productives de conséquences ou qui ont en elles la possibilité d'en produire ou qui
donnent lieu à une autre naissance, appartiennent à la durée existante. Les êtres qui, à leur mort, renaissent ailleurs sont de la durée
existante. Les êtres qui, à leur mort, ne renaissent pas ailleurs, sont de la durée inexistante. Les êtres entrés dans le Parinibbâna sont de
la durée inexistante en raison de leur complète extinction.
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26. Origine de la durée.
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— Nâgasena, quelle est la racine de la durée passée, future et présente ?
— L'ignorance. De l'ignorance dérivent successivement les formations, la conscience, le Nom-et-forme, les six sens, le contact, la
sensation, la soif, l'attachement, l'existence, la naissance, la vieillesse, la mort, le chagrin, le deuil, la souffrance, le mécontentement,
le désespoir. Ainsi de toute cette durée l'origine est inconnaissable.
— « L'origine est inconnaissable », dis-tu. Donne-moi une comparaison.
— On dépose une petite graine dans la terre : il en sort un germe qui pousse, croît, se développe, porte fruit ; une graine de
ce fruit déposée dans la terre donne un germe qui pousse, se développe et porte fruit. Cette succession a-t-elle une fin ?
— Non.
— De même l'origine de la durée est inconnaissable.
— Donne-moi une autre comparaison.
— De la poule naît l'oeuf, de l'oeuf la poule et ainsi de suite.
— Donne-moi une autre comparaison.
Le thera traça un cercle sur la terre et dit au roi :
— Le cercle a-t-il un bout ?
— Non.
— Il en est de même des cercles dont a parlé Bhagavat : en conséquence de l'oeil et des formes se produit la perception
visuelle : la réunion des trois constitue le contact ; du contact naît la sensation, de la sensation, la soif, de la soif l'acte,
de l'acte naît de nouveau l'oeil ; ainsi cet enchaînement n'a pas de fin. De même l'origine de la durée est inconnaissable.
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27. Le point de départ.
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— Nâgasena, tu viens de parler d'origine. Qu'entends-tu par cette origine ?
— J'entends par origine la durée passée.
— Quand tu dis que l'origine est inconnaissable, entends-tu par là toute origine ?
— Non : il y en a une qui est connaissable, une autre qui est inconnaissable.
— Laquelle ?
— Le moment dont on peut dire qu'avant lui l'ignorance n'existait absolument pas, c'est là l'origine inconnaissable. Mais si un être qui
n'existait pas prend naissance, ou si, après avoir existé, il disparaît : c'est là une origine connaissable.
— Nâgasena, tu dis que ce qui n'existait pas, prend naissance, et qu'après avoir existé, il disparaît : étant ainsi coupé aux deux
extrémités, il ne peut que s'éteindre.
— Mais ce qui est coupé des deux côtés ne peut-il se développer ?
— Sans doute, mais ce n'est pas là le sens de ma question. Je demande : peut-il se développer par ses extrémités ?
— Oui, il le peut.
— Donne-moi une comparaison.
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Le thera répliqua par la comparaison de l'arbre et par la maxime que les khandas sont les germes de toute douleur (61).
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(61) Passage obscur et sans doute corrompu.
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28. Naissance des formations.
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— Nâgasena, y a-t-il des formations qui naissent ?
— Il y en a.
— Lesquelles ?
— Lorsque l’œil existe, ainsi que les formes, se produit la faculté de perception visuelle ; de celle-ci naissent successivement le
contact visuel, la sensation, la soif, l'attachement, l'existence, la naissance, la vieillesse, la mort, la douleur : voilà l'origine de
toute douleur. Mais s'il n'y a ni oeil, ni formes, la faculté de perception visuelle ne naît pas, ni ses dérivés : voilà la cessation de
toute douleur.
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29. Aucune formation ne sort du néant.
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— Nâgasena, y a-t-il des formations qui naissent du néant ?
— Il n'y en a pas : toutes les formations qui naissent avaient déjà une certaine existence.
— Donne-moi une comparaison.
— Cette maison où tu es assis est-elle sortie du néant ?
— Non : il n'y a rien ici qui n'existât précédemment : le bois était dans la forêt, l'argile dans la terre ; la maison
est issue de l'effort des hommes et des femmes qui a transformé ces matériaux.
— De même il n'y a pas de formations qui sortent du néant.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Lorsqu'on plante dans la terre des graines qui croissent, poussent, se développent, deviennent des arbres qui portent des fleurs et
des fruits, ces arbres ne sont pas sortis du néant, ils existaient auparavant [sous forme de graines]. Il en est de même des formations.
— Donne-moi une autre comparaison.
— Lorsqu'un potier extrait du sol de l'argile avec laquelle il fabrique des pots, ces pots ne sortent pas du néant : ils existaient
auparavant [sous forme d'argile]. Il en est de même des formations.
— Donne-moi une autre comparaison.
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— S'il n'y avait dans une vînâ ni chevalet (?) (62), ni peau, ni corps, ni cheville, ni manche, ni corde, ni archet, ni effort
humain, le son naîtrait-il ? Non. S'il n'y avait ni arani (63), ni courroie, ni amadou, ni effort humain, le feu
naîtrait-il ? Non. S'il n'y avait ni lentille, ni chaleur du soleil, ni bouse sèche, le feu naîtrait-il ? Non. S'il n'y avait ni
miroir, ni lumière, ni visage, l'image naîtrait-elle ? Non. De même, il n'y a pas de formations qui naissent du néant : elles
existaient auparavant.
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(62) Pattam : probablement le chevalet sur lequel les cordes sont tendues.
(63) Arani, les morceaux de bois au moyen desquels on allume le feu par frottement. Le texte distingue trois pièces : arani,
uttarârani, uttarapotaka. Les deux premières sont évidemment les deux principaux morceaux de bois, la troisième est inconnue.
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30. L’âme n’existe pas.
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— Nâgasena, le Vedagu existe-t-il ?
— Qu'appelles-tu Vedagu, mahârâja ?
— L'âme qui habite en nous, qui voit la forme avec l'oeil, entend le son avec l'oreille, respire l'odeur avec le nez, goûte la saveur
par la langue, touche les objets tangibles par le corps, connaît les phénomènes par le sens interne ; qui, — comme nous pouvons,
nous, assis dans ce palais, regarder par la fenêtre qu'il nous plaît de choisir : à l'est, à l'ouest, au nord, au sud, — peut, elle
aussi, regarder par la « porte » qui lui plaît.
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— Je vais te parler des cinq portes (64), mahârâja : écoute et prête-moi attention.
Si l'âme intérieure voit la forme par l'oeil, — comme nous pouvons, nous, assis dans ce palais, voir la forme par l'une quelconque des
quatre fenêtres qu'il nous plaît de choisir, — il en résulte que cette âme intérieure pourrait voir la forme par l'oreille, le nez, la
langue, le corps, le sens interne, entendre le son par l'oeil, le nez, etc. En est-il ainsi ?
— Non, Vénérable.
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(64) Les cinq organes des sens.
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— Tes assertions ne concordent pas (65) — Autre chose : si les fenêtres à treillis de cette salle où nous sommes assis étaient
arrachées, nous pourrions, en nous tournant vers le dehors, voir plus aisément les formes dans un large espace. Cette âme intérieure
pourrait-elle, les yeux étant arrachés, voir plus aisément les formes dans un large espace ? Les oreilles, le nez, la langue, le corps
étant lacérés, pourrait-elle plus aisément et dans un large espace entendre les sons, respirer les odeurs, goûter les saveurs, toucher les
objets tangibles (66) ?
— Non, Vénérable.
— Tes assertions ne concordent pas. — Autre chose : si Dinna, que voici, sortant de cette salle, se tenait sous le porche,
saurais-tu qu'il est sorti sous le porche ?
— Oui, Vénérable.
— Et s'il rentrait et se tenait devant toi, le saurais-tu ?
— Oui, Vénérable.
— De même cette âme intérieure, si on déposait sur la langue une substance d'une certaine saveur, saurait-elle qu'elle est aigre, salée,
amère, acide, astringente ou douce ?
— Oui, Vénérable.
— Et si cette saveur avait pénétré dans l'intestin, l'âme intérieure la reconnaîtrait-elle encore ?
— Non, Vénérable.
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(65) C'est-à-dire que la comparaison des organes et des fenêtres est boiteuse : on peut voir les formes par une fenêtre quelconque, mais
non par un organe quelconque.
(66) Le texte de Trenckner (p. 55, 1. 28) porte : imesu jalavatapanesu ugghatitesu, « ces fenêtres à treillis étant
ouvertes ». Mais dans un passage parallèle (p. 86, 1. 27 = infra III, § 44), ugghatitesu est remplacé par uppatitesu, « étant
arrachées » : que cette leçon doive être également adoptée dans le présent passage, c'est ce que confirme la version chinoise, dont
je dois la communication à M. Demiéville.
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— Tes assertions ne concordent pas (67). — Autre chose. Suppose qu'on apporte cent jarres de vin de palmier et qu'on en remplisse
une cuve, puis qu'ayant bâillonné un homme, on le jette dans cette cuve : saurait-il si le vin de palmier est doux ou non ?
— Non, il ne le saurait pas.
— Pourquoi ?
— Parce que le vin de palmier ne pénétrerait pas dans sa bouche.
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(67) L'âme devrait percevoir une saveur dans l'intestin aussi bien que dans la bouche, puisqu'on voit un homme à l'intérieur aussi bien qu'à
l'extérieur d'une salle.
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— Tes assertions ne concordent pas (68).
— Je ne suis pas capable de discuter avec un dialecticien tel que toi. Dis-moi ce qu'il en est.
Le thera lui fit alors un exposé tiré de l'Abhidhamma. Comme conséquence de l'oeil et des formes se produit la perception visuelle ; et
les états de conscience qui l'accompagnent — contact, sensation, conception, pensée, concentration, sens de la vitalité, attention — se
produisent en conséquence [de celui qui précède]. Il n'y a pas là de Vedagu.
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(68) Si une fenêtre est fermée, on peut regarder par la fenêtre voisine : donc l'âme privée de l'organe du goût, devrait reconnaître une
saveur au moyen des organes voisins.
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31. Perception des organes et du sens interne.
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— Nâgasena, là où se produit la perception de l'oeil, la perception du sens interne se produit-elle aussi ?
— Oui.
— Laquelle se produit la première ?
— La perception de l'oeil.
— Est-ce donc que la première commande à l'autre de se produire aussitôt qu'elle-même ; ou est-ce la seconde qui dit à la
première : « Dès que tu te produiras, je me produirai aussi » ?
— Non, mahârâja, elles n'échangent pas de paroles.
— Comment donc se fait-il que l'une suive l'autre immédiatement ?
— En raison de la pente, de la porte, du précédent, de la pratique.
— Comment ce fait a-t-il lieu en raison de la pente ? Donne-moi une comparaison.
— Quand il pleut, où l'eau coule-t-elle ?
— Où le terrain est en pente.
— S'il pleut une autre fois, où l'eau coulera-t-elle ?
— Là où l'eau précédente a coulé.
— Est-ce que la première eau dit à la seconde : « Là où je coule, coule aussi » ? Ou la seconde dit-elle à la
première : « Là où tu couleras, je coulerai aussi » ?
— Non, Vénérable, elles n'échangent pas de paroles : elles coulent en raison de la pente.
— Il en est ainsi de la perception de l'oeil et de la perception du sens interne.
— Comment ces deux perceptions se suivent-elles en raison de la porte ? Donne-moi une comparaison.
— Suppose une ville frontière entourée de murs et de tours solides, avec une seule porte. Si un homme veut en sortir, par où
sortira-t-il ?
— Par la porte.
— Et si un autre homme veut en sortir, par où sortira-t-il ?
— Par la porte.
— Se sont-ils donc entendus ensemble ?
— Non : ils ont tous deux passé au même endroit parce que là est la porte.
— Il en est de même de la perception de l'oeil et de la perception du sens interne.
— Comment ces deux perceptions se suivent-elles en raison du précédent ? Donne-moi une comparaison.
— Une première charrette est en marche ; où passera la suivante ?
— Par le même chemin que la première.
— Se sont-elles donc entendues ensemble ?
— Non : la seconde suit la première en raison du précédent qu'elle a créé.
— Il en est de même des deux perceptions.
— Comment se suivent-elles en raison de la pratique ? Donne-moi une comparaison.
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— Dans les sciences telles que le langage des doigts (69), le calcul, l'estimation, l'écriture, on commence par être maladroit :
mais ensuite, par l'action attentive, par la pratique, on devient adroit : de même, par l'effet de la pratique, dès que se produit la
perception de l'oeil, la perception du sens interne se produit immédiatement.
[Le raisonnement est le même pour les perceptions auditive, olfactive, gustative, tactile : chacune est suivie de même par une
perception mentale.]
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(69) Muddâ ; cf. note 19.
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32. Perception du sens interne et sensation.
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— Nâgasena, là où se produit la perception du sens interne, la sensation se produit-elle aussi ?
— Oui, mahârâja. Là où se produit la perception du sens interne, là se produisent aussi le contact, la sensation, l'idée, la pensée, la
réflexion, l'analyse et tous les états de conscience qui ont pour chef de file le contact.
— Quelle est la caractéristique du contact ?
— Le fait de toucher.
— Donne-moi une comparaison.
— Suppose deux béliers qui cossent, deux mains ou deux cymbales qu'on frappe l'une contre l'autre : l'un des béliers, l'une des
mains, l'une des cymbales est l'oeil, l'autre la forme ; leur rencontre, c'est le contact.
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33. Caractéristiques de la sensation.
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— Nâgasena, quelle est la caractéristique de la sensation (70) ?
— Le fait de sentir et le fait de jouir.
— Donne-moi une comparaison.
— Suppose un homme qui a rendu service au roi et que le roi, satisfait, a revêtu d'une charge, grâce à laquelle il vit au sein des
plaisirs. Cet homme se dit : J'ai autrefois rendu service au roi ; le roi satisfait m'a donné une charge ; c'est en raison de
ce fait que j'éprouve telle sensation. — Ou bien encore : suppose un homme qui a fait une bonne action et qui, après sa mort, va au ciel
où il vit au sein des plaisirs. Cet homme se dit : J'ai fait autrefois telle bonne oeuvre ; c'est pourquoi j'éprouve maintenant
telle sensation.
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(70) Voici les équivalents pâlis des termes techniques contenus dans ce paragraphe et les suivants :
- sensation : vedanâ
- récognition : saññâ
- pensée : cetanâ
- conscience : viññâna
- conception : vitakka
- raisonnement : vicâra
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34. Caractéristiques de la récognition.
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— Nâgasena, quelle est la caractéristique de la récognition ?
— Le fait de reconnaître. Que reconnaît-on ? Le noir, le jaune, le rouge, le blanc, le rose.
— Donne-moi une comparaison.
— De même que le trésorier du roi, entrant dans le trésor, en apercevant les objets appartenant au roi, les reconnaît selon leur
couleur : noir, jaune, rouge, blanc, rose ; de même la récognition a pour caractéristique le fait de reconnaître.
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35. Caractéristiques de la pensée.
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— Quelle est la caractéristique de la pensée ?
— Le fait de penser et le fait de préparer.
— Donne-moi une comparaison.
— De même qu'un homme, ayant préparé du poison, et l'ayant bu et fait boire à d'autres, éprouve de la souffrance et en cause à autrui,
ainsi un individu, ayant conçu une mauvaise action, tombe après la mort dans l'enfer et y entraîne ses imitateurs. Et de même qu'un homme,
ayant préparé un mélange de beurre clarifié, de beurre frais, d'huile, de miel, de mélasse, et l'ayant bu et fait boire à d'autres, éprouve
du plaisir et en procure à autrui, ainsi un individu, ayant conçu une bonne action, entre après sa mort dans le ciel et y conduit ses
imitateurs. C'est ainsi que la pensée a pour caractéristique le fait de penser et de préparer.
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36. Caractéristiques de la conscience.
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— Nâgasena, quelle est la caractéristique de la conscience ?
— L'aperception.
— Donne-moi une comparaison.
— Comme le gardien d'une ville, assis dans un carrefour au centre de la ville, peut apercevoir quiconque arrive par l'est, le sud,
l'ouest, le nord ; ainsi l'homme aperçoit au moyen de la conscience la forme qu'il voit par l'oeil, le son qu'il entend par l'oreille,
l'odeur qu'il respire par le nez, la saveur qu'il goûte par la langue, l'objet tangible qu'il touche par le corps, les états mentaux qu'il
perçoit par le sens interne. C'est ainsi que la conscience a pour caractéristique l'aperception.
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37. Caractéristiques de la conception.
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— Nâgasena, quelle est la caractéristique de la conception ?
— L'adaptation.
— Donne-moi une comparaison.
— Comme un charpentier adapte une pièce de bois à sa mortaise, ainsi la conception a pour caractéristique l'adaptation.
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38. Caractéristiques du raisonnement.
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— Nâgasena, quelle est la caractéristique du raisonnement ?
— La vibration ( anumajjana).
— Donne-moi une comparaison.
— Un gong de bronze qu'on bat rend une résonance prolongée : le fait de battre, c'est la conception ( vitakka) ; la
résonance, c'est le raisonnement ( vicâra).
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39. Indivisibilité des états de conscience.
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— Nâgasena, ces états de conscience étant combinés, est-il possible de les dissocier et d'assigner à chacun d'eux sa nature particulière
en disant : voici le contact, la sensation, la récognition, la pensée, la conscience, la conception, le raisonnement ?
— Non, c'est impossible.
— Donne-moi une comparaison.
— Suppose que le cuisinier d'un roi fasse un jus ou une sauce, en y mettant du lait caillé, du sel, du gingembre, du cumin, du poivre et
d'autres épices ; et que le roi lui dise : « Apporte-moi la saveur du lait caillé, du sel, etc. » Serait-il possible de
démêler ces épices ainsi combinées et d'en séparer chaque saveur : l'aigre, le salé, l'amer, l'acide, l'astringent, le doux ?
— Non, assurément, quoique toutes soient présentes avec leur caractéristique particulière.
— Il en est de même des états de conscience combinés.
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40. Le sel.
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— Le thera dit :
— Le sel, ô roi, est-il reconnaissable par l'oeil ?
— Oui, Vénérable.
— Réfléchis bien à ce que tu dis.
— Je me trompe, il est reconnaissable par la langue.
— C'est exact.
— Mais est-ce tout le sel qui est reconnaissable par la langue ?
— Oui.
— En ce cas, comment le sel est-il apporté dans des charrettes à boeufs ? C'est du sel et seulement du sel qu'elles apportent [bien
qu'aucune langue n'y ait goûté] !
— Non, ce n'est pas seulement du sel. [La charge des charrettes] combine des dhammas ressortissant à différents domaines des sens :
sel et poids.
— Peut-on peser du sel sur une balance ?
— Oui, Vénérable.
— Non, c'est le poids qu'on pèse sur la balance.
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Suite des "Questions de Milinda" : Livre III
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