Bouddha (Yeux - détail)

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TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION
de Louis Finot

LIVRE I
Les antécédents

LIVRE II
Les caractéristiques

LIVRE III
La solution des difficultés

INTRODUCTION

NB : La division en paragraphes a été ajoutée par le traducteur pour faciliter les références

 

Le Milinda-pañha, édité par V. Trenckner et traduit en anglais par Rhys Davids (1) est une série de dialogues entre le roi Milinda et le moine Nâgasena, sur divers points de la doctrine bouddhique. Ce débat est long : dans le texte imprimé, il ne comprend pas moins de 420 pages compactes. Mais l'ouvrage primitif avait-il une pareille étendue ? Il y a des raisons d'en douter. D'abord une sorte de sommaire des chapitres (2), inséré assez gauchement au début du récit (p. 2), énumère :

1° le Prologue (Pubbayoga), correspondant au livre 1er de la traduction ;

2° les Questions de Milinda, section divisée en deux chapitres répondant aux livres II et III.

(1) The Milindapañho, being Dialogues between King Milinda and tbe Buddhist Sage Nâgasena. The Pali text edited by V. Trenckner. — London, 1880, in-8°. — The Questions of King Milinda, translated from the Pali by T. W. Rhys Davids. Oxford, 1890-1894, 2 vol. in-8°. (Sacred Books of the East, vol. XXXV-XXXVI.)

(2) Voir la note 14.

Pourquoi aurait-on groupé ces deux chapitres, parmi beaucoup d'autres, en une section portant le titre général de l'ouvrage ? En outre, le livre II se termine (p. 64) par ce titre (3) : « Ici finissent les Questions du roi Milinda à Nâgasena », et le livre III par cet autre non moins singulier : « Des Questions de Milinda ici finissent les Questions et Réponses. » L'un de ces deux titres ne marquerait-il pas la limite entre l’œuvre du premier écrivain et celle de ses continuateurs ?

Nous disposons, pour résoudre cette question, d'un excellent criterium. Il existe dans le Tripitaka chinois deux recensions d'un ouvrage intitulé Na-sien pi-k'ieou king, « Livre du bhikshu Nâgasena », qui n'est autre qu'une traduction des Questions de Milinda, exécutée sous la dynastie des Tsin (317-420 A. D.). Cette version faite, non sur le pâli, mais sur un original rédigé vraisemblablement dans un prâkrit du Nord-Ouest de l'Inde, et, sans aucun doute, plus archaïque que le texte de Ceylan, s'arrête, dans l'une et l'autre recension, avec le livre III. Il est donc certain que le Milinda-pañha, tel qu'il est sorti des mains de son auteur, n'allait pas plus loin.

(3) On sait que dans les ouvrages indiens le titre de chaque chapitre se place à la fin.

Allait-il même aussi loin, et les traducteurs chinois n'ont-ils pas eu sous les yeux un original déjà amplifié par des additions postérieures ? Ce qui est certain, c'est que le livre III est nettement inférieur au précédent, qu'on y trouve des répétitions, des maladresses, des questions vulgaires et des jeux de mots assez misérables (4). Néanmoins, pour ne pas faire ici de critique subjective, nous considérerons comme authentique la partie du texte pâli correspondante à la version chinoise, c'est-à-dire les livres I-III de Rhys Davids, les pages 1-89 de l'édition Trenckner. C'est de ce texte qu'on trouvera ici la traduction.

 

La scène est à Sâgalâ, capitale de Milinda, dans le Panjab : le Milinda-pañha débute par une description de cette ville, qui n'est qu'une série de lieux communs. Les deux interlocuteurs discutent en présence d'un cercle de Yonakas, de Grecs, personnages fictifs, mais dont quelques-uns portent des noms de consonance vaguement hellénique : Devamantiya (Demetrios ?), Anantakâya (Antiokhos), Mankura, Sabbadinna. Ce ne sont pas de simples figurants : ils interviennent dans l'action et l'un d'eux, chargé d'escorter Nâgasena, profite de l'occasion pour entamer avec lui une controverse sur la nature du principe vital.

(4) Par exemple, la question sur le but de la vie religieuse (II, 6) est répétée III, 32 ; celle sur la transmigration (II, 22) revient III, 15 ; celle sur le Vedagu (II, 30) reparaît III, 14, avec une réponse qui semble une restriction à la première. Comme exemples de questions baroques, on peut citer celle de III, 4 : « Comment est-il possible que les damnés cuisent pendant des milliers d'années dans le feu de l'enfer, qui d'autre part consumerait en un clin d'oeil une pierre aussi grosse qu'une maison ? Réponse : Il en est de même des femelles de certains animaux qui digèrent des cailloux alors que leur embryon ne se dissout pas ! » Autre question (III, 39) : « Y a-t-il des os longs de cent yojanas ? Réponse : Assurément, puisqu'il y a dans la mer des poissons de 500 yojanas ! » Enfin les calembours de III, 22 ( brahmacârî, sabuddhiko) et de III, 41 ( samudda) sont d'un genre peu relevé. Le livre II lui-même parait bien contenir des interpolations, par exemple la question du § 23 (cf. § 7).

Quant aux deux protagonistes, l'un, Nâgasena, est sans caractère historique : la tradition bouddhique ne connaît aucun docteur de ce nom. Mais il en est autrement de Milinda : on a depuis longtemps reconnu sous ce nom indien le roi Ménandre (5), dont nous parlent plusieurs auteurs grecs et qui nous a transmis son effigie sur de nombreuses monnaies. Son règne, dont l'époque n'est pas exactement connue, doit se placer dans la seconde moitié du IIème siècle avant notre ère. Il était le sixième successeur de Demetrios qui, vers 175 avant Jésus-Christ, transporta le centre de son pouvoir de la Bactriane dans le Panjab et fonda le royaume indo-grec (6). Suivant Strabon, il étendit ses conquêtes jusqu'à l'Isamos (la Yamunâ) ; suivant le Mahâbhâshya, jusqu'à Sâketa (Oudh) ; suivant la Gârgî-samhitâ, jusqu'à Pâtaliputra (Patna) (7). Son règne fut long, à en juger par ses monnaies, dont les unes le montrent sous un aspect juvénile, les autres sous les traits d'un vieillard. Lorsqu'il mourut, raconte Plutarque (8), sa réputation de justice était telle que les villes se disputèrent ses cendres, comme jadis celles du Bouddha, et élevèrent sur ces précieuses reliques des monuments commémoratifs, (μνημεια).

Quoi qu'il faille penser de cette prétendue canonisation, épilogue d'une conversion non moins problématique, on peut admettre que Ménandre, comme en témoignent les emblèmes de ses monnaies, manifesta pour les idées et les croyances de ses sujets indiens un intérêt sympathique qui lui valut une large et durable popularité, et qui sans doute ne s'inspirait pas uniquement d'un calcul politique. Le Grec est curieux et friand de discussions ; l'Hindou n'est pas moins épris de joutes dialectiques : que Ménandre, sophiste et beau parleur, ait recherché les occasions de se mesurer avec quelques docteurs de sa trempe, rien n'est plus vraisemblable et le scénario du Milinda-pañha a dû se jouer plus d'une fois, avec quelques variantes, dans les cours helléniques de l'Inde.

Les sujets de la discussion sont empruntés à la métaphysique, à la psychologie, à la dogmatique : réalité de l'individu, identité de la personne, existence de l'âme, métempsycose, karma, samsâra, nirvâna, etc. Quelques questions de plus basse catégorie sont probablement des interpolations.

La forme du dialogue est invariable : le roi pose une question, le moine y répond ; le roi, pour mieux entendre, réclame une comparaison que le moine fournit aussitôt ; il en fournit même complaisamment autant qu'on en veut, sans que les suivantes ajoutent beaucoup à la clarté de la première. Milinda se montre un contradicteur peu redoutable et aisément convaincu. Finalement les deux interlocuteurs se séparent enchantés l'un de l'autre. Milinda assure courtoisement à Nâgasena qu'il voudrait bien être à sa place et se compare à un lion captif qui, à travers les barreaux de sa cage d'or, tend le cou vers la liberté de la jungle. Il n'y a rien dans cette vague aspiration à la retraite qui ressemble à une conversion.

(5) Le chinois a la forme Milan, qui reflète un original Milanda, très proche de Menander.

(6) R. GARBE, Beitroege zur indischen Kulturgeschichte, p. 99.

(7) STRABON, Geogr., ch. XI ; Mahâbhâshya, sur Pânini, 3, 2, 11 ; GârgiSamhitâ, dans KERN, Brhatsamhîta, Introd., p. 37.

(8) PLUTARQUE, Reipublicae gerendae praecepta, XXVIII, 8.

Le Milinda-pañha n'est pas daté : la seule donnée chronologique certaine est le terminus ad quem fourni par la version chinoise : 420 A. D. ; mais il peut être de quelques siècles plus ancien. Ce qui est sûr, c'est qu'il est d'une bonne époque : comme oeuvre littéraire, il occupe une place de premier rang dans la littérature bouddhique. Rhys Davids va jusqu'à y voir « le chef-d’œuvre de la prose indienne » (9). C'est peut-être beaucoup dire ; mais il faut, en revanche, reconnaître avec le même auteur que le Milinda a un style qui lui est propre, différent à la fois de celui qu'on trouve d'une part dans les Pitakas, d'autre part chez les écrivains post-canoniques. On serait même enclin à reconnaître dans cette forme originale et presque insolite une influence hellénique. Il y a dans la vie qui anime les personnages, dans la vivacité du dialogue, dans la promptitude des ripostes, dans la sobriété des phrases, quelque chose qui rappelle plus les entretiens socratiques de l'Académie que les conférences diffuses et traînantes du Jetavana.

(9) The Questions of King Milinda, I, p. XLVIII.

Quoi qu'il en soit, le Milinda- pañha est un des livres bouddhiques les plus intéressants et les plus dignes d'être connus du public lettré. Par malheur, ce n'est pas un livre canonique. — Qu'importe ? dira-t-on. — Il importe beaucoup : car, n'étant pas protégé par la vénération générale contre les profanations des interpolateurs sans scrupule et des copistes insouciants, le texte original a subi de fâcheuses altérations. Sa popularité même lui a nui. La tentation était forte d'introduire dans ce cadre commode autant que prestigieux de nouvelles « questions » : les plagiaires n'y ont pas manqué ; si bien que « le dialogue, commencé avec l'art consommé d'un Platon ou d'un Xénophon, dégénère en controverse lourde et massive » (10) Mais quand on a éliminé cette végétation parasite, il reste une exquise plante indienne qui a fleuri à l'heure où le soleil de l'Hellade éclairait de ses derniers rayons le sol généreux du Gandhâra.

(10) Sylvain LEVI, préface à Ed. SPECHT, Deux traductions chinoises du Milindapañho, p. 6.

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Les "Questions de Milinda" : Livre I